lundi 25 mai 2020

A l'ami inconnu, lettre 1.


Ami,

Voici bien des jours que je remets ce moment. Nous nous sommes croisés autrefois peut-être, en d'autres temps, et puis nous nous sommes oubliés. Mais aujourd’hui, me voici.

J’habite à présent un causse de roc et d’arbres. Les os de la terre affleurent partout, les plateaux sont fendus d’à pics que le soleil brûle de noir et d’ocre mais que les rivières baignent de douceur.
Terre de merveilles, dit-on.
Certainement.
Une terre sauvage et tendre, préservée de notre avidité par son âpreté, qui cache ses trésors au pied des chênes et fait éclore les orchidées. L’eau court sous la roche, mais sur  sa peau ne coule que celle du ciel : chaque clin de chemin est prétexte à citerne…

Que fait-on sur ce causse où, semble-t-il, il ne se passe rien?

 Je le reconnais bien volontiers, il vaut mieux avoir l’œil émerveillé et aimer le silence ! L’endroit est propice à une contemplation active, mais tu serais surpris de voir comme il s‘enchante de musique, de fêtes, de trocs, de solidarités.
Le causse a cette grande qualité d’être hors du temps : les funambules s’y côtoient, s’y heurtent parfois, sans jamais tomber. Ils savent trop, ceux d’ici depuis des vies et ceux qui sont arrivés hier, que la terre et l’eau sont rares et précieuses mais qu’il y a une place pour chacun. Pour celui qui élève des moutons, veille sur ses truffières, aide les plus âgés, ouvre sa maison aux vacanciers ou aux pèlerins, pour le rêveur, l’artiste, le marcheur et le vrai « décroissant » qui grandit en amour à la mesure de ses renoncements…

Le respect, ici, est premier : ça donne beaucoup de liberté…

Et puis il y a tellement de chemins !





Aucun commentaire:

Publier un commentaire