vendredi 21 août 2020

Cahors...


Ami-e,

Aujourd’hui est jour de ville. Jour de chaleur aussi. Le soleil colle aux murs. Les volets sont clos ou presque, même dans les ruelles, ce lacis de passages, de voûtes et de venelles qui irrigue le cœur de Cahors.
Il y a bien longtemps que je ne les ai parcourues, j’avais oublié leur parfum, étrange mélange de café, d’huile chaude, de poussière et d’urine que le vent ramasse sous les voûtes et niche dans les impasses. Je ne croise personne, ou presque... Un homme assis sur les marches, un couple hésitant, panier au bras et masque à la main…
Ici, les maisons se donnent la main de fenêtre à fenêtre, les portes se sculptent et la beauté des pierres est partout, jusque dans leur délabrement. Des passes étroites lient le Lot à la ville, claquant de lumière crue à leurs fins et brassées de souffles frais.
Je me perds à plaisir, souris au silence, au ciel peint tout en haut en minces bandes de cobalt, retrouve les rues passantes où s’attablent quelques touristes.

Les dômes de la cathédrale sont coulés de lumière.

J’ai envie de te dire une histoire d’hier, une fête de la musique chatoyante qu’un bel orage avait noyée, mais enchantée…
Les ruelles alors débordaient de rires et d’étonnants mélanges : une guitare doucement solitaire cueillait le passant sous une porte cochère, trois pas plus loin quelques musiciens de jazz endiablaient une impasse et habillaient la rue de bleu et de rouge sombre, trois pas encore, un instant improbable de sons tourbillonnants et une envolée de chants comme un vol de palombes…
Et le ciel, ce foutu grand ciel d’ombre et de feu qui claquait ses éclairs presque incognito ! Il fallait lever les yeux, et la fête les gardait baissés…

J’ai écrit ce soir-là, -c’était un temps où j’écrivais beaucoup-, il me reste ces notes prises sur le vif :

« Dans les oreilles et dans le corps, de la musique irlandaise. Devant, derrière, à côté, des gens, hommes et femmes.
Simplement.
De longues jupes pudiques qui couvrent les chevilles et tout à coup se fendent haut sur une cuisse blonde. Des pantalons larges et flous qui s’envolent, et une paire de jambes admirables, des jambes de pur-sang aux tendons nets et fins… que l’humanité est belle… Un chien moustachu m’éclabousse de bave, un rire monte et se casse, couvrant un instant la batterie. Et quelle batterie : j’en ai la colonne vertébrale affolée !
C’est drôle, Cahors, vu du sol…
La foule s’ouvre devant moi comme une houle, les conversations se perdent au troisième mot, je croise des regards pendant un instant éternel.

Je finis par aimer le folk irlandais…

Une femme blonde, menue comme un cil, essaie de lire ce que j’écris par-dessus mon épaule, dans une minute, je serai piétinée… au suivant !

Changement de lieu.
Le bruit de l’eau couvre presque le tintamarre. À gauche, jazz, à droite ? quelque chose de bruyant, faiblement rythmé et confusément interprété… erreur : de près, puissamment rythmé.

La musique court dans les rues. Un écho de guitare… La cathédrale close…
Il fait tiède. L’orage sur les collines flashe le ciel de bleu, et, obsédante, l’odeur des gaufres et des merguez. L’eau est verte, mousseuse. J’ai perdu un instant les plaintes d’un saxo pour les torrents du haut Doubs.
Une femme passe, mince, droite, quarante ans de blondeur et de vie, ses seins menus dansent sous son pull, une chaîne d’or perdue dans l’encolure. Belle. Elle le sait, je crois.
La fontaine bruine au gré du vent. Passe un couple enlacé, un homme grand pousse un landau. Puis un jeune gars dru comme une plante. Tous marchant, divine fourmilière affairée à son plaisir, regards perdus…

Un cri : « Je m’en fous ! »
- Mais ça n’est pas sa copine ! 
- Je m’en fous !
Déchirements amoureux de 13 ans…

Une femme en majesté traverse la place, roulant sur des pieds trop fins…

L’orage approche.»

L’orage approchait en effet, faisait crouler tonnerre et grandes eaux sur la « divine fourmilière » !

Déroute !

Chacun a fui comme il a pu, on s’est empilé dans les bars, sous les porches, l’eau déferlait dans les rues à monter aux chevilles, s’enroulait en trombes tièdes et tendrement rageuses à l'angle des venelles…
Quel bonheur !
J’ai parcouru les rues désertées, magnifiquement trempée, le cœur ensauvagé, jusqu’à la Halle aux grains.
Au bout du bâtiment, une étroite terrasse largement abritée, où se relayaient en transe quelques percussionnistes...

Le tonnerre battait au rythme des djembés, la pluie violentait les platanes et éclatait en gerbes sur la place… la lumière claquait...
Ils avaient soif, les musiciens, mais jamais ne s’arrêtaient, l’un cédait sa place à l’autre sans fléchir.

Une femme est sortie d’un bar. 
Dans ses mains, des bières en offrande…
Ruisselante.
Le visage bouleversé de rires et de larmes, ou bien était-ce de l’eau ?..
Elle a traversé la place en dansant pieds nus, épousée par la pluie, au rythme des djembés…

Elle dansait, la toute belle, la sauvage, au travers des temps et des lunes, elle danse encore peut-être, au fond de nos vies, pour célébrer les Noces…

J’ai rarement vu tant de beauté…

Ce soir, un vent frais fait danser le carillon, un papillon atterrit sur le clavier, Velours a repris sa place à mes côtés, un oiseau dérangé soupire…

Cette lettre était longue, peut-être…

Mais que tes rêves soient libres !

Audio... 





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