samedi 12 septembre 2020

Prends bien soin de toi... réflexions sans importance

 Ami-e,

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Un cri tout à l’heure m’a cueillie sous les cèdres… « Prends bien soin de toi ! Quelle horreur ! »

Pardon, d’abord, d’avoir proféré cette horreur mais du coup, en marchant, je l’ai mâchée…

Un goût de montagne, un soupçon d’Espagne ou des régions Andines…

Une tendresse peut-être, relevée de menthe poivrée : c’est une interpellation… impératif oblige… ou une invitation à l’égocentrisme ?

Un sincère intérêt ?

 De quel cœur sort-elle… ?

 

Ici, sur ce causse nu, cette horreur dit « Tu es aimé-e… »

Elle chuchote que tu es précieux, ami-e, comme la bien-aimée du Cantique, et combien ta présence ici est indispensable…

Que cette vie t’est confiée, peut-être, que tu en es dépositaire mais non propriétaire, et qu’il faudrait donc la recevoir comme telle pour en prendre soin ?

 

Est-ce là que tu peines ?

 

Avons-nous été jetés dans la vie comme on lance un galet dans l’océan pour le voir malmené par les vagues ?

Sommes-nous traversés par un amour dont nous ignorons tout et qui, pourtant, nous paraît irriguer l’univers… et dans ce cas, ne faut-il pas le laisser être en nous et prendre soin de notre corps qui dans un même temps le contient et l’exprime ? 

Sommes-nous un miracle biologique, ce qui suffit amplement à notre émerveillement ?

 

Les galets enchantent les enfants qui les ramassent, l’amour nous fonde, quels que soient les malentendus sur le mot, et la naissance d’un petit est toujours un miracle…

 

C’est toujours la vie qui se donne… non ?

 Alors, prenons soin de cette vie qui demeure en nous… pour quelque temps !

 

Bien-aimé-e,

Prends bien soin de toi et des autres parce que c’est la même chose, bien sûr,

Et que tes rêves soient féconds…



 

vendredi 21 août 2020

Cahors...


Ami-e,

Aujourd’hui est jour de ville. Jour de chaleur aussi. Le soleil colle aux murs. Les volets sont clos ou presque, même dans les ruelles, ce lacis de passages, de voûtes et de venelles qui irrigue le cœur de Cahors.
Il y a bien longtemps que je ne les ai parcourues, j’avais oublié leur parfum, étrange mélange de café, d’huile chaude, de poussière et d’urine que le vent ramasse sous les voûtes et niche dans les impasses. Je ne croise personne, ou presque... Un homme assis sur les marches, un couple hésitant, panier au bras et masque à la main…
Ici, les maisons se donnent la main de fenêtre à fenêtre, les portes se sculptent et la beauté des pierres est partout, jusque dans leur délabrement. Des passes étroites lient le Lot à la ville, claquant de lumière crue à leurs fins et brassées de souffles frais.
Je me perds à plaisir, souris au silence, au ciel peint tout en haut en minces bandes de cobalt, retrouve les rues passantes où s’attablent quelques touristes.

Les dômes de la cathédrale sont coulés de lumière.

J’ai envie de te dire une histoire d’hier, une fête de la musique chatoyante qu’un bel orage avait noyée, mais enchantée…
Les ruelles alors débordaient de rires et d’étonnants mélanges : une guitare doucement solitaire cueillait le passant sous une porte cochère, trois pas plus loin quelques musiciens de jazz endiablaient une impasse et habillaient la rue de bleu et de rouge sombre, trois pas encore, un instant improbable de sons tourbillonnants et une envolée de chants comme un vol de palombes…
Et le ciel, ce foutu grand ciel d’ombre et de feu qui claquait ses éclairs presque incognito ! Il fallait lever les yeux, et la fête les gardait baissés…

J’ai écrit ce soir-là, -c’était un temps où j’écrivais beaucoup-, il me reste ces notes prises sur le vif :

« Dans les oreilles et dans le corps, de la musique irlandaise. Devant, derrière, à côté, des gens, hommes et femmes.
Simplement.
De longues jupes pudiques qui couvrent les chevilles et tout à coup se fendent haut sur une cuisse blonde. Des pantalons larges et flous qui s’envolent, et une paire de jambes admirables, des jambes de pur-sang aux tendons nets et fins… que l’humanité est belle… Un chien moustachu m’éclabousse de bave, un rire monte et se casse, couvrant un instant la batterie. Et quelle batterie : j’en ai la colonne vertébrale affolée !
C’est drôle, Cahors, vu du sol…
La foule s’ouvre devant moi comme une houle, les conversations se perdent au troisième mot, je croise des regards pendant un instant éternel.

Je finis par aimer le folk irlandais…

Une femme blonde, menue comme un cil, essaie de lire ce que j’écris par-dessus mon épaule, dans une minute, je serai piétinée… au suivant !

Changement de lieu.
Le bruit de l’eau couvre presque le tintamarre. À gauche, jazz, à droite ? quelque chose de bruyant, faiblement rythmé et confusément interprété… erreur : de près, puissamment rythmé.

La musique court dans les rues. Un écho de guitare… La cathédrale close…
Il fait tiède. L’orage sur les collines flashe le ciel de bleu, et, obsédante, l’odeur des gaufres et des merguez. L’eau est verte, mousseuse. J’ai perdu un instant les plaintes d’un saxo pour les torrents du haut Doubs.
Une femme passe, mince, droite, quarante ans de blondeur et de vie, ses seins menus dansent sous son pull, une chaîne d’or perdue dans l’encolure. Belle. Elle le sait, je crois.
La fontaine bruine au gré du vent. Passe un couple enlacé, un homme grand pousse un landau. Puis un jeune gars dru comme une plante. Tous marchant, divine fourmilière affairée à son plaisir, regards perdus…

Un cri : « Je m’en fous ! »
- Mais ça n’est pas sa copine ! 
- Je m’en fous !
Déchirements amoureux de 13 ans…

Une femme en majesté traverse la place, roulant sur des pieds trop fins…

L’orage approche.»

L’orage approchait en effet, faisait crouler tonnerre et grandes eaux sur la « divine fourmilière » !

Déroute !

Chacun a fui comme il a pu, on s’est empilé dans les bars, sous les porches, l’eau déferlait dans les rues à monter aux chevilles, s’enroulait en trombes tièdes et tendrement rageuses à l'angle des venelles…
Quel bonheur !
J’ai parcouru les rues désertées, magnifiquement trempée, le cœur ensauvagé, jusqu’à la Halle aux grains.
Au bout du bâtiment, une étroite terrasse largement abritée, où se relayaient en transe quelques percussionnistes...

Le tonnerre battait au rythme des djembés, la pluie violentait les platanes et éclatait en gerbes sur la place… la lumière claquait...
Ils avaient soif, les musiciens, mais jamais ne s’arrêtaient, l’un cédait sa place à l’autre sans fléchir.

Une femme est sortie d’un bar. 
Dans ses mains, des bières en offrande…
Ruisselante.
Le visage bouleversé de rires et de larmes, ou bien était-ce de l’eau ?..
Elle a traversé la place en dansant pieds nus, épousée par la pluie, au rythme des djembés…

Elle dansait, la toute belle, la sauvage, au travers des temps et des lunes, elle danse encore peut-être, au fond de nos vies, pour célébrer les Noces…

J’ai rarement vu tant de beauté…

Ce soir, un vent frais fait danser le carillon, un papillon atterrit sur le clavier, Velours a repris sa place à mes côtés, un oiseau dérangé soupire…

Cette lettre était longue, peut-être…

Mais que tes rêves soient libres !

Audio... 





jeudi 20 août 2020

Un soir d'été... Instantané.

Ami-e,


Cette nuit est veloutée. Le ciel a glissé de l’indigo à une profondeur marine que font frémir les sonnailles des belles Caussenardes.
Les connais-tu, ces brebis ? Osseuses, des jambes à n’en plus finir, le chanfrein busqué, les yeux noyés d’ombres et les oreilles aussi,  elles nous dévisagent derrière leurs lunettes sans crainte et se meuvent avec l’unanimité d’un banc de sardines…
Ce soir, elles sont venues paître près des murs.

Une effraie coule devant moi, pâle et silencieuse comme une nappe de brume…

Avec, pour compléter cet instantané, le chant des grillons, Jupiter en majesté à l’aplomb de la terrasse, et la chatte Velours lovée contre l’ordinateur, tout emmitouflée de fourrure automnale.

La nuit enlace ce côté du monde… L’autre côté s’étire au soleil comme un chat.

La terre respire doucement.

Que l’humanité soit en paix et que tes rêves soient doux !


vendredi 14 août 2020

Lettre 3, l'enfance...


Ami-e,


Aujourd’hui, j’ai envie de te parler de Soleil. Tu la connais peut-être, elle marche parfois dans mes contes…

Soleil, c’est une enfance rêveuse, un coin de ciel toujours bleu que nous cachons souvent comme une honte… Le monde n’a que faire de l’enfance, il la presse et la broie, il faut grandir, il faut être fort et, pourtant l’âge nous ramène à notre vérité : nous retombons en enfance… Il était temps, ami-e ! et ça n’est pas une chute, mais de belles retrouvailles !
Alors ce soir Soleil s’est invitée…

Le ciel  est soyeux, tout grisé de nuages. Il souffle sur le causse un vent de fraîcheur. L’orage a réveillé le bruissement des feuilles, a lavé la pierre et peint des ruisseaux ourlés de terre sombre. L’horizon étire ce bleu céruléen tant aimé des enlumineurs. Le silence est parfait, non pas absence, mais présence vivante. Un silence bruissant peut-être, plein et doux.
  
Soleil est assise là, sur les marches de pierre ocre. Elle écoute. Elle goûte le soir, lève les yeux vers toi, sourit…

Elle est notre enfance, la tienne, la mienne, qui porte en elle toute la sagesse du monde et tant de légèreté : elle est notre aujourd’hui…
Son regard est limpide, trop pur pour dévisager la haine.
Lavé de tant de larmes que nous avons cachées au-dedans de nous-mêmes.
Innocent.

Soleil sourit encore avec un peu de tristesse, elle sait l’innocence, mais elle sait aussi combien tu l’as mal traitée… Combien nous nous sommes maltraités à nous vouloir solides comme des rocs, nous qui sommes faits pour danser dans la brise et épouser la vie.

Innocente… Qui ne nuit pas…

Elle pose sur tes yeux, sur ton cœur la douceur de ses mains. Elle touche délicatement ton visage, le réinvente, lui redonne sa beauté…
Réordonne les mèches blanches, les boucles sombres, les rides comme le galbe des joues, les lèvres pleines ou pincées, avec la même tendresse : c’est son visage qu’elle caresse ainsi dans tous les visages de la terre, c’est son coeur qu’elle console à petits mots, à petits chants, ce sont ses mains qu’elle prend et embrasse doucement.

Soleil est venue ce soir pour guérir ta peine… Pour que tu la redécouvres en toi toute touchée de lumière, inaltérée…


Elle est venue déjà, elle a fait gonfler ton cœur de larmes et de solitude, tu le sais bien, mais tu as dit fermement, non, je suis fort… je suis forte. Comme le roc. Et tu es reparti dans ta vie avec courage, sans voir qu’elle te tenait la main.

Amis, retombons en enfance. Il est temps.

Nous l’avions oubliée, nous avions pour beaucoup laissé nos rêves en les pensant inaccessibles, peut-être nous l’avait-on dit, je ne sais pas, peut-être les avons-nous liés de formes, enfermés dans nos idéaux en oubliant que la vie peut leur offrir mille visages, ou les avons-nous vus saccagés par d’impitoyables ennemis… Peut-être avons-nous été complices de ces errements… notre propre ennemi…

Soleil a levé des yeux immenses comme le ciel, de grands oiseaux les traversent, ses cheveux de cendre se tissent avec la brise.
 La nuit se pose sur le causse.
Et je te prends la main, ami ; amie, je t’invite, la porte est grande ouverte et Soleil est là, simple, vraie, au fond de toi.

Que tes rêves soient beaux…



Soleil, une enfance rêveuse, et Mozart, discrètement...
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jeudi 13 août 2020

Une lettre à poster...


Amie,


Cet été est étouffant. Les nuits ne savent plus fraîchir, le causse craque sous le pas comme paquet de biscottes, et les grillons eux-mêmes suffoquent. Les arbres commencent à peiner.
Les combes se taisent.
Il n’y a que le bassin qui enchante les oiseaux jusqu’aux heures chaudes… c’est-à-dire jusqu'au moment où le soleil vient toucher l’eau : les poissons disparaissent alors dans les profondeurs.

Ce matin, à l’heure des oiseaux, je suis allée poster une lettre et j’ai croisé, dans le désordre, deux écureuils, une Ferrari, un jeune chevreuil, une belle jeune femme, et un vrai cycliste.
Je dis un vrai cycliste, parce qu’il n’y a pas comparaison possible entre ce vigoureux jeune homme faisant jouer de superbes cuisses de bronze lustrées de sueur, et moi-même, tee-shirt au vent et jean roulé aux chevilles, coquettement coiffée d’un casque à trous et… solidement assistée d’une batterie bien chargée.
Rien à voir.
Nous avons échangé un salut cordial, heureux de partager la route et légèrement moqueurs : bel instant d’humour, de complicité… et d’autodérision !

Un peu plus tard, le chevreuil attendait dans une combelle encore fraîche. Il m’a regardé en souriant de son beau sourire de chevreuil, puis a traversé devant moi sans se presser.
Et là tu penses que j’exagère…
Eh bien non : le sourire d’un chevreuil s’accompagne d’étincelles dans le regard, d’une douce humidité du mufle et d’un geste amical de la tête. Mon ami Norbert Lechevreuil, de son nom complet, me salue ainsi quand il traverse la cour au petit jour…

Ma lettre est postée, le village dort encore un peu, une femme sort de la boulangerie avec un sac de croissants, une longue tresse blanche se balance dans son dos, une Ferrari me dépasse en feulant, le soleil hésite encore derrière le couvent, une jeune femme traverse devant moi… elle a la grâce d’une gazelle et la couleur des sables, je devine sur sa nuque le poids d’un souci ou d’une peine, je ne sais pas ; elle n’a pas vu les écureuils qui s’activent déjà à préparer l’automne…

Ce soir les orages se sont invités, brassant des tourbillons de feuilles brûlées de soleil. Tu les entends peut-être. Il fait chaud, il a plu un peu pour laver la poussière. Trop peu…

Voilà, amie, les rencontres de ce jour. Demain, je te dirai celle d’hier…

Que tes rêves soient beaux !

Un sourire : une heure après l'enregistrement de cette lettre, il s'est mis à tomber des cordes... 
Un grand bienfait pour notre causse !